LIBÉRATION JEUDI 4 DÉCEMBRE 2014

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Pour une république citoyenne

Pour une République citoyenne
Suzanne CITRON Historienne, Libération, 24 septembre 2014

TRIBUNE

La crise de notre système politique impose un big bang institutionnel. Mais elle exige aussi une réflexion critique sur les ambiguïtés d’une culture républicaine qui a perpétué les institutions d’un Etat d’inspiration napoléonienne.

Pour les républicains opportunistes des années 1880, la République, sous couvert des valeurs de la Révolution, établissait une cohérence ontologique entre la Nation, l’Etat, l’Administration : la Nation, essence métahistorique, source unique d’une souveraineté déléguée aux élus du suffrage universel (masculin), l’Etat, vecteur de cette souveraineté, dont l’Administration assurait la bonne marche. Persuadés de parachever la Révolution par les vertus émancipatrices d’une instruction populaire généralisée et par la substitution d’une «élite de l’esprit» à l’aristocratie de naissance, ils cautionnèrent, par crainte d’une restauration monarchique, les structures centralisées et la verticalité autoritaire de l’Etat recueilli du Second Empire.

Ils mirent en place parallèlement un système scolaire dual entériné par le cloisonnement entre un enseignement primaire ouvert à tous et un enseignement secondaire héritier des lycées, voie d’accès d’une petite minorité aux places d’encadrement de la société, dont le baccalauréat était le symbolique sésame. L’édifice impérial des Grandes Ecoles et des Grands Corps de l’Etat subsista. Une méritocratie de hauts fonctionnaires sélectionnés par la réussite scolaire coiffa une administration «républicaine» façonnée sous l’Empire, avec son découpage en directions et en bureaux, sa culture hiérarchique formalisée dans les injonctions de circulaires insoucieuses de la diversité et ignorantes des initiatives du terrain.

Cet édifice a survécu à la débâcle de juin 1940 et à l’Occupation, en dépit de l’allégeance des Grands Corps et de la haute administration au régime de Vichy. Les menaces de dissolution de l’Etat en mai 1958 et en mai 1968 l’ont laissé intact. Au début des années 70, les propositions du club Jean-Moulin pour un Etat citoyen ne furent pas entendues. Les lois de décentralisation de 1982 sont venues donner de l’air mais n’ont pas mis fin au dispositif centralisé. Les relais déconcentrés aggravèrent la complexité du «millefeuille». La création de l’ENA, à la Libération, loin de susciter un nouveau type de pensée citoyenne, s’est intégrée au système Grandes Ecoles – Grands Corps et a engendré une superaristocratie à la tête de l’Etat.

Cependant, durant les Trente Glorieuses, le sentiment que la République était l’affaire de tous, la lecture du monde à travers l’espérance syndicale, socialiste, communiste, ont, jusque dans les années 80, continué d’irriguer la société en dépit de l’incapacité du système éducatif à positionner l’enseignement technique ou professionnel sur un plan d’égalité de statut et de prestige avec l’enseignement général, entretenant dans l’imaginaire français la dévalorisation des capacités et des métiers manuels.

Paradoxalement, l’extension de la scolarité obligatoire à 16 ans et la généralisation de l’enseignement secondaire par le collège, sans réforme des structures et des contenus hérités des lycées, furent le point de départ d’une dérive du pacte originel. Le collège a dévié vers un système de tri des «meilleurs» et de largage de ceux qui ne «suivent» pas un système de savoirs encyclopédiques. Au tournant du siècle, l’évolution du contexte – crise économique, nouvelles révolutions technologiques, financiarisation du capitalisme, désindustrialisation – a réduit le poids démographique et politique de la classe ouvrière et amenuisé les offres d’emplois pour les sans-diplômes.

Ces mêmes décennies ont vu l’esprit de Service public qui, au lendemain de la Libération, inspirait une minorité active de hauts fonctionnaires, se dévoyer peu à peu. Les interférences entre l’appareil d’Etat et les grandes structures financières privées ou parapubliques ont été favorisées par la fréquence des pantouflages de membres des Grands Corps ou de lauréats des Grandes Ecoles. Une culture du chalenge individuel et de la carrière personnelle s’est diffusée, combinée à un management technocratique et à la prise de pouvoir des «communicants». Porteurs d’un colbertisme traditionnel, mâtiné de références néolibérales, énarques et polytechniciens n’ont ni les outils intellectuels ni la volonté pour réinventer un service public du XXIe siècle et définir les conditions d’accès au pouvoir d’une élite diversifiée. Comme l’a souligné le sociologue Ezra Suleiman, cette élite endogame, dont on ne sort plus, est une particularité française qu’on ne retrouve dans aucun autre pays.

Par ailleurs, le cumul des mandats dans l’espace et dans le temps a fait émerger une nomenklatura de professionnels de la politique, alternant pouvoir et opposition, enfermée dans des logiques de parti et d’Etat.

L’étroitesse de ce milieu a multiplié les effets pervers d’un système de privilèges et de petites et grandes sinécures : retraites des parlementaires, train de vie des sénateurs ou habitude de «recaser» une personnalité politique dans une candidature élective ou par une nomination dans quelque Haut Conseil. Le big bang institutionnel devra donc non seulement réduire le nombre des députés et sénateurs, mais mettre à l’ordre du jour une refondation des assises éthiques de l’Etat, par l’instauration ou la restauration d’une morale publique et civique. Le PS a timidement amorcé une entreprise de transparence. Mais tout reste à faire pour assurer l’éthique d’une République vraiment citoyenne.

Celle-ci exigerait, aussi, un nouveau style de relations humaines sous les dorures des palais de la République. On rêve d’une sobriété et d’une simplicité conviviales telles qu’entrevues dans la série Borgen. Les gouvernants d’une vraie démocratie ne sauraient avoir besoin d’un serviteur pour ouvrir les portes des voitures ou déployer un parapluie.

Les enjeux d’une école laïque pour tous

Les enjeux d’une école laïque pour tous

Les remous multiples et contradictoires des journées des 7-11 janvier sont venus secouer une école, déjà interpellée depuis des mois sur l’accroissement des inégalités et le décrochage scolaire endémique. Des interrogations brûlantes sont venues s’ajouter à ces constats. Comment de jeunes Français, passés par les bancs de cette école, peuvent-ils faire allégeance à un djihad assassin, se laisser circonvenir, en prison ou ailleurs, par quelque gourou sans culture, comme Amedy Coulibaly par Djamel Beghal? Pourquoi sont-ils si nombreux à adhérer sans distance critique aux « démonstrations » de pseudo complots sur internet?
Il est devenu urgent, indispensable d’analyser et d’évaluer la fracture sociale et culturelle existant entre le dispositif scolaire hérité du passé et les situations, les modes de vie, les représentations mentales de nombre de jeunes, pas seulement des banlieues, pour qui l’école signifie échec, frustration, absence de sens. Car c’est dans cette fracture que vient s’insinuer l’ascendant du discours simplificateur et mortifère du gourou. La gravité des événements, au reste inséparables de processus mondiaux, doit faire prendre conscience aux responsables politiques de tous bords comme à l’ensemble du monde éducatif que c’est une mutation de l’école édifiée aux 19ème-20ème siècles qui s’impose pour répondre aux enjeux culturels, sociaux, idéologiques, géopolitiques, technologiques du nouveau siècle.
La “grande mobilisation de l’Ecole pour les valeurs de la République“ annoncée le 22 janvier par la ministre répond-elle à ces enjeux ? Elle instaure des temps d’instruction sur les lois de la démocratie, d’apprentissage de l’argumentation et du débat dans toutes les disciplines. Elle préconise dans l’enseignement professionnel et dans l’apprentissage un renforcement de l’enseignement des humanités pour améliorer la transmission de la morale civique. La démocratie serait instaurée à l’école à travers les conseils d’élèves, l’élection des délégués, l’invitation à l’engagement associatif…
Mais ces objectifs de formation ne sont-ils pas, depuis des lustres, ceux de l’Ecole de la République ? La mission de l’Ecole aurait donc failli ? La réforme des programmes de l’éducation civique des collèges élaborée en 1994 était, dans ses fondements, très novatrice mais l’institution ne s’est pas donné les moyens de la mettre en œuvre. L’“heure de vie“ de classe a eu une vie brève et sporadique faute de formation et de concertation des enseignants. Le “nouvel“ enseignement moral et civique, prévu pour la rentrée dans toutes les classes comme un talisman de l’éducation à la laïcité aura-t-il plus de chance ? Va-t-on encore ajouter des heures dans des horaires scolaires déjà surchargés auquel viendraient s’ajouter un enseignement laïc des faits religieux, (objet d’un rapport de 2002 de Régis Debray jamais vraiment appliqué), des heures de débat, une éducation critique aux media ? La propension extravagante à déverser dans l’école un enseignement nouveau comme remède à chaque constat d’une carence sociétale devrait faire prendre conscience à tout observateur de bonne volonté qu’au delà des querelles sémantiques et des oppositions manichéennes sur les savoirs une mutation du dispositif traditionnel des programmes scolaires dans la société d’aujourd’hui s’impose. La démarche qui inspire les 13 mesures prescrites le 22 janvier ne semble pas avoir pris en compte cet impératif.
François Durpaire a souligné dans Le Monde du 23 janvier que la lourdeur des programmes et leur division en disciplines ne laissent aucun temps pour le vivre ensemble dans l’école de la République. Une vraie Refondation de l’École impliquerait une réorganisation en profondeur des contenus. Des cursus scolaires plus souples et beaucoup moins détaillés, susceptibles de s’adapter aux situations de terrain, ne se présenteraient plus comme une juxtaposition de disciplines cloisonnées. Ils seraient pensés et formulés comme les supports du développement personnel de chaque élève, de leur maîtrise de la langue, de leur aptitude à penser, à créer et comme les outils du décodage et de la compréhension du monde. Le but de l’Ecole serait d’abord la formation de futurs citoyens, français, européens, terriens, aptes à se situer dans le présent réel, à comprendre la complexité du vivant, la diversité des racines, le poids du passé, la richesse des grandes œuvres de l’humanité.
Les équipes enseignantes seraient invitées à investir ces objectifs, en coordonnant leurs savoirs et leurs compétences, ce qui implique bien évidemment une formation initiale repensée et une formation permanente à recréer. La mission des chefs d’établissement et du personnel d’encadrement serait d’abord d’être des animateurs et des entraîneurs et non de simples administrateurs appliquant circulaires et règlements.
Cette révolution dans l’organisation et les modalités de transmission des savoirs de l’Ecole ne peut se concevoir sans une révolution dans l’administration et dans la chaîne hiérarchique. Le fonctionnement par injonctions d’en haut et saupoudrage en heures de “cours“, fonctionnement qui depuis des décennies n’a jamais permis aux initiatives novatrices du terrain d’être prises en compte par l’institution, doit être révisé. Un Etat strictement régalien fixerait les grands objectifs, les cadres, les grandes lignes d’un projet éducatif visant au développement des élèves, de chaque élève dans son potentiel humain. La pluralité des formes d’excellence et la dignité de tous les savoirs intellectuels et manuels seraient reconnues par une autre hiérarchisation des valeurs culturelles et sociales, germes d’un humanisme multiculturel du 21ème siècle.
Notre État, — son administration pléthorique, sa DGESCO, ses rectorats, son emboîtement de bureaux nationaux, académiques, départementaux, ses divers corps d’Inspecteurs, ses multiples instances aux sigles incompréhensibles des profanes — peut-il assurer ce changement, sans une Réforme intellectuelle et organique ? S’il est illusoire d’en espérer les effets dans le temps court, en revanche, si cette Réforme est initiée par le pouvoir politique avec l’adhésion sans arrière-pensée de citoyens dans l’esprit du 11 janvier, ce sera vraiment la mise en route d’une Ecole laïque du XXIème siècle au service de tous nos enfants.

(publié par lemonde.fr 30 janvier 2015)

avec
Anne-Marie Vaillé, ex professeur d’histoire-géographie, ex-présidente du CNIRS (Conseil National de l’Innovation pour la Réussite Scolaire) 2000-2003.